Barrage sur le Mékong – La “Mère des eaux” et les barrages chinois – 4 avril 2011

November 3rd, 2011

1er article du reportage “barrage sur le Mékong”, publié le 4 avril 2011 :

Le 22 avril prochain, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam doivent approuver ou non la construction d’un barrage hydroélectrique sur le Mékong, au Laos, le premier d’une série de 12 projets. Indispensable pour certains afin de maintenir la croissance économique, catastrophe humaine et écologique pour les autres, l’avenir du fleuve mythique est en jeu.

 

Photo :  Au petit jour à Chiang khong, au nord de la Thaïlande. Les eaux du Mékong proviennent des glaciers, de la pluie et des affluents, nombreux au Laos. Le fleuve décharge annuellement 475 Km cube, soit 475 000 000 000 000 de litres.

15000 glaciers, éparpillés dans la chaîne himalayenne, alimentent les grands fleuves d’Asie. Hindu, fleuve Jaune, Yantse, Brahamapoutre, Gange, Irrawady, autant de cours d’eau, nés dans les hauteurs neigeuses et glaciales, le long desquels les grandes civilisations asiatiques se sont développées. Parmi eux, l’indomptable Mékong. Une source à 5100 mètres d’altitude au Tibet et un voyage de 4880km à travers 6 pays : la Chine, la Birmanie, le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. C’est le douzième plus grand fleuve au monde avec une biodiversité exceptionnelle puisque seul le gigantesque Amazone affiche une richesse supérieur.

Photo :  à Phnom Penh, sous le pont japonais, un pêcheur lance son filet. La grosse saison de pêche a lieu entre novembre et mars.

La population du bassin du Mékong se compose à 70% de ruraux. Grâce au fleuve, ils pêchent et élèvent du poisson, ils irriguent et cultivent les champs, ils transportent et se déplacent par bateau. Les ressources naturelles assurent à la fois la sécurité alimentaire et le gagne pain de ces peuples. Du Mékong, les pêcheurs retirent les plus grandes pêches en eau douce du monde : 2,1 millions de tonnes par an, soit près de 22% des prises mondiales (source : Food and Agricultural Organisation). Les agriculteurs, eux, profitent des sédiments portés par le fleuve. Déposés sur les berges inondées, ils alimentent la fertilité de la terre et sont indispensables à la production agricole et aux jardins familiaux entretenus par les villageois. Bien souvent appelé “Mère des eaux” ou “Mère des fleuves” par les riverains, le Mékong est une véritable artère de (sur)vie.

 

Photo :  La femme de monsieur Houdon rapporte au foyer les prises du jour.

Suivre le courant du Mékong et rencontrer la variété des groupes ethniques, constater les différences culturelles, écouter la diversité des langages, regarder des physionomies singulières et entendre parler d’un seul Naga. Le Naga, ce dragon-serpent nagerait paisiblement dans les eaux du fleuve. Tout comme il est évident à un occidental que les baleines sillonnent les océans, il est évident pour un pêcheur Laotien, thaïlandais, cambodgien ou vietnamien que le Naga est le maître des lieux. Certains l’ont vu, un tel entendu. Une grand mère de 86 ans à Chiang Khan, Thaïlande, dit avoir été mariée avec lui. Des témoins ont vu l’enfant aveugle qu’elle était nager de longues minutes sous l’eau sans respirer. La vieille femme sourit : “vous voyez le fleuve comme de l’eau, mais ce n’est pas de l’eau. Tout comme vous me voyez aveugle, mais je peux voir.” Deux femmes assises près d’elle approuvent et se demandent toujours comment se dirigeait elle lorsque, plus jeune, elle livrait l’eau du fleuve au maisons du village.
Le fleuve n’est pas un simple cours d’eau par ici. “C’est notre famille, explique Houdon, pêcheur laotien. Le fleuve appartient à notre famille.”

 

Photo :  Au sud du Laos, dans la zone de cascades appelée les “4000 îles”, un enfant court vers le fleuve tandis que des jeunes moines charrient du sable pour la construction d’une pagode. Le Mékong peut atteindre ici 12km de large.

Le Mékong a ainsi coulé librement jusqu’au début des années 1990. Dans la province du Yunnan, en Chine, le premier barrage hydroélectrique, le Manwan, fut opérationnel en 1992. Le deuxième et le troisième, le Dachaoshan et le Jinghong, furent achevés respectivement en 2003 et 2008. En octobre 2009, derrière un mur colossal de 292 mètres de haut, le réservoir du quatrième barrage, le Xiawon, se remplissait. Une longue opération : 10 ans seront nécessaires à combler les 15 kilomètres cube, soit 15 milles milliards de litres d’eau.
Un autre barrage en construction et trois autres en projet formeront une cascade finale de 8 barrages.
Situées dans une région montagneuse formée de gorges abruptes, les rives du fleuve sont peu peuplées dans cette province du sud de la Chine. Ce n’est pas le cas en aval où 60 millions de personnes vivent dans le bassin du Mékong. 60 millions de villageois à l’écoute de chaque battement de l’eau.

 

Photo :  Un bateau quitte la berge au soleil couchant à Kratie, au Cambodge. Un barrage est prévu au nord de la bourgade sur un site de protection du dauphin Irrawaddy, espèce en voie d’extinction.

En 2010, le niveau du Mékong enregistré en Thaïlande fut le plus bas depuis 50 ans. Au Cambodge, le niveau de l’eau au port de Phnom Penh a été mesuré à 5,36m contre 7,5m à la même période l’année précédente, et 8,5m en 2000. Houdon, le pêcheur laotien : “pendant la saison sèche, il y a des bancs de sable que l’on ne voyait jamais auparavant. Parfois, le niveau du fleuve peut changer en quelques heures. Ce n’est plus la nature qui contrôle les eaux, mais les barrages.” Ses variations surprenantes et récentes laissent de marbre le gouvernement chinois. Il blâme la sécheresse ou le réchauffement climatique. Les scientifiques, eux, restent prudents : aucune étude n’a prouvé l’impact en aval des barrages. Par contre, tout comme les ONG qui surveillent le Mékong, ils s’inquiètent de l’impact que pourrait avoir la construction de nouveaux barrages en travers du fleuve. Spécialement au Laos. Particulièrement au Cambodge et au Vietnam.

 

Photo :  : Dans le delta du Mékong, au village Truong Thanh, Bao Linh prépare le carrelet, un filet chinois, aidé par son fils qui, à 13 ans, connaît déjà les bons gestes du pêcheur.

Douze projets de barrages hydroélectriques sont prévus entre le Laos et le Cambodge. L’angoisse des pêcheurs est palpable le long des berges, à Chiang Khong à Pak Veng, aux chutes de Khones, à Kratie, au lac Sap, dans le delta. Partout le même discours : des peuples ouverts au développement mais pas à la destruction du fleuve. La crainte de devoir aller en ville chercher du travail parce que le poisson manque, parce que les terres irriguées par le fleuve ne sont plus fertiles, parce que le fleuve n’est plus qu’une cascade de barrages. Niwat, activiste thaïlandais pour la sauvegarde du Mékong, sait aussi que son combat va bien au-delà : [si les barrages sont construits] “nous ne pourrons bientôt plus vivre comme nos grands parents, libres avec le fleuve, nos cœurs et nos âmes libres. Il n’y aura alors plus de culture, plus de culture humaine. Uniquement le capitalisme, argent, argent, argent. Qu’allons nous apprendre à nos enfants ? »

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