Madagascar, Manompana, la pêche de père en fils

February 6th, 2013

          Dans le village de Manompana, sur la côte est de Madagascar, Sera, pêcheur en apnée, plonge chaque jour pour nourrir sa famille. Une survie de plus en plus fragile devant l’évidence : la mer se vide.

Les drames silencieux.

         “De trouille, je me suis fait dessus et mes selles ont fait surface. Tout mon bras était en sang à force de tirer pour le sortir. J’étais à la limite du désespoir. Je me suis dit : je vais mourir là.”  Sera est à 7 mètres de profondeur sur un récif qu’il connait comme sa poche. Il a déjà remonté quatre langoustes dans la pirogue, puis, après une nouvelle inspiration, il a plongé de nouveau. Un autre trou. Une autre langouste. “J’ai mis ma main là dedans et la langouste s’est drôlement débattue”. Il assure sa prise avec ses doigts solides de pêcheur, va pour retirer son bras mais une chose inattendue se produit : “j’ai tiré, ça sort pas, j’ai tiré, ça sort pas”, répète t-il. Il tire plus fort. Trois fois. Cinq fois. Il pose sa main libre sur la roche, prend appui, tire encore. Rien. Il s’agite maintenant, secoue son bras d’avant en arrière malgré la douleur. Rien à faire, il est coincé. Au dessus de lui, dans la pirogue, le capitaine se laisse bercer par la houle, aveugle et sourd à la panique de Sera. Sous la surface, les drames sont toujours silencieux.

Sera (au milieu), son ami et buddy, Maro (devant), et le capitaine de la pirogue pagaient au nord de leur village, Manompana, pour atteindre un site de plongée : la baie Anaratavo. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

          Manompana. Petit village de 2000 âmes sur la côte est de Madagascar. Les cases s’étirent le long de la baie protégée des vents par la presqu’île de Tintingue. Dans leurs dos, les collines marquées de suie par la culture sur brûlis se recouvrent de l’emblématique arbre du voyageur, le ravenala. Aux pieds des habitations, l’océan indien dépose soit des vaguelettes à l’indolente sonorité, soit la furie des cyclones qui sévissent de janvier à avril. La vie s’écoule, sans précipitation, alors que les cocotiers penchent au dessus du sable et des pirogues en bois. “Un paradis”, s’enthousiasment les quelques touristes parvenus ici par la mauvaise piste qui longe l’océan. Sera est né là voilà 32 ans. Souriant et volubile, il est apprécié dans son village. Son rire tonitruant et communicatif n’y est pas pour rien. Beaucoup le considère comme le meilleur pêcheur en apnée du coin. Mais la notoriété n’apporte rien ici. Sa case, construite de bois et de feuilles, mesure deux mètres sur trois. Pas plus. La place pour un matelas et un espace pour s’asseoir et fumer. Sera dort là avec sa femme, Bertine, et ses trois enfants. Trois garçons dont le plus grand a douze ans. A quelques mètres, une autre hutte, plus petite : la cuisine. A l’aurore, assise sur ses talons, Bertine attise les flammes sur lesquelles repose un bouillon de poisson et, bien sur, le riz rouge. Quelques vêtements, très peu. Des ustensiles de cuisine, le juste nécessaire. Quatre bourzines (la machette malgache), une pour Sera et une pour chacun de ses fils. Le matériel de plongée : un masque (rafistolé), un tuba, une paire de palme (trop grande), deux fusils (usés, rouillés). Ni électricité, ni eau courante. Le luxe est encore bien loin de la brousse, à Madagascar. Drôle de paradis.

 

Les trois fils de Sera jouent devant l’une des huttes familiales. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

           Ont-ils de la terre? “Oui, répond Sera, celle de ma mère.” Quelques jours plus tard, la famille, à la queue leu leu sur le chemin étroit, se rendra à la rizière familiale. Bourzine en main, les trois fils s’égaillent dans la nature. Pieds nus, Il courent, sautent, coupent. Une heure trente de marche, entre collines et forêt, avant l’exténuante journée de labeur effectuée dans la boue, les cuisses aspirées dans un bruit de succion.  Mètre par mètre, les hommes préparent la terre avec leurs mains. Ils la retournent, l’écrasent, l’aplanissent. Ensuite, les femmes viennent et repiquent les jeunes pousses, leurs dos courbés sous la  torpeur du soleil. L’unique récolte annuelle est rarement suffisante pour nourrir la famille, alors de temps en temps, “on achète du riz.”

Ce jour là, assis sous un toit de fortune fait de feuille de palmier, Sera fume le tabac roulé dans une page déchirée d’un cahier d’écolier. Il a un corps sec. Un de ces corps de broussard, dur au mal et mal nourri. La peau est plaquée aux muscles et aux os. Ils sont tous comme ça par ici, les pêcheurs. Comme Sera ils ont un bout de terrain qu’ils s’épuisent à cultiver pour nourrir les leurs. Comme Sera ils partent en mer à la première occasion. De jour. De nuit. Une survie fragile. “Depuis tout petit, Cécé, mon père, m’a emmené à la pêche, se souvient Sera. Il me déposait à l’avant de la pirogue. Un jour qu’il avait le dos tourné, j’ai enfilé le masque, les palmes, j’ai attrapé le fusil et j’ai sauté à l’eau. J’ai coulé net.” Sera éclate de rire. Fougueux, le jeune Sera? Pas plus qu’un autre gamin du coin. Dans la brousse, on ne punit pas un enfant qui utilise la machette, on lui apprend à faire attention lorsqu’il utilise la machette. Alors Cécé n’a pas crié sur son fils après l’avoir ramené à bord. Il lui a appris la prudence et les dangers de la mer. Il lui a appris que chaque jour est un apprentissage.

 

Sera et son fils près du champs familiale à une heure trente de marche de Manompana et situé tout près du village Tsaratanana. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

“Il y a quelque chose qui te retient la dessous”.

“J’ai toujours admiré la mer, c’est ce que j’aime le plus” déclare Cécé, nostalgique, assis près de sa hutte. Arrivé dans les années 1960 à Manompana, il a été initié à la pêche sous-marine par un français. “Il m’a appris les règles à suivre”. Ne jamais remonter une langouste qui porte des oeufs. Etre attentif aux saisons de reproduction. Ne jamais tirer un poisson de face : si la bête n’est pas tuée sur le coup, elle pourrait fuir droit sur le chasseur et le blesser avec sa propre flèche. Le respect et sa connaissance de l’océan, voilà les enseignements du père à son fils. Aujourd’hui, Cécé à 72 ans. Sous les cheveux blancs qui frisent cachés par une casquette, les yeux sont parfois rieurs, parfois inquiets, tristes. Un peu rouges aussi, l’alcool est fort et peu cher dans le coin. Ses rides sont comme les sillons d’un champs, marquant les années d’une vie à survivre dans le bush. Il dit : “lorsque tu descends à 30 mètres, le sang coule par le nez, remplit ton masque et ton corps te fait mal”. La pression de l’eau sur les tympans, il la ressent mais jamais ne décompresse. D’ailleurs, aucun pêcheur du coin ne décompresse. Ils évoquent simplement une “gène” au niveau des oreilles, une “douleur” qu’ils supportent. Ils pêchent donc ainsi. Des poissons chirurgiens, poissons lunes, perroquets, caranges, mérous, parfois des poulpes. Ils pratiquent une pêche de cadence, pas de patience. Comme une urgence de se nourrir. Ils palment beaucoup. Ils palment, repèrent, descendent, tirent, remontent. Ils palment, descendent, vérifient un trou, remontent. Ils ne restent guère plus de 45 secondes sous l’eau. Lorsque Cécé évoque des apnées de 15 minutes, il fait sens à une vie sans horaire. 10h, 16h n’ont aucune signification pour lui. Pas de pendule, pas de montre, pas de téléphone, uniquement le soleil qui se déplace à Manompana. Ces 15 minutes en disent aussi long sur le plaisir : “il y a quelque chose qui te retient la dessous”, raconte Cécé, pensif. Le silence, la sensation d’apesanteur. Pauvre ou riche, noir ou blanc, le pêcheur en apnée se retrouve homme libre, “la dessous”.

 

Sera dans le grand bleu plongeant vers le récif situé en face de la presqu’île de Tintingue. Il porte un pantalon sous sa combinaison élimée. (Photo 2012)

           Mais chacun ses croyances. “Qu’ils viennent du nord ou du sud, même d’Antanambe, il n’y a vraiment aucun plongeur qui ne soit pas passé chez mon père pour demander le remède,” raconte Sera.  Il attrape le pull qu’il porte sous sa combinaison de plongée élimée et retourne le col afin de montrer une boule de feuille, roulée serrée et cousue là. Certains plongeurs le portent en collier, d’autres l’accrochent à leur fusil. Une jeune feuille de rafia (un palmier), du hasina meldohola (une plante que le pêcheur utilise pour empêcher la buée dans le masque) et du ravin-tampina (une liane) : voilà le remède. Cécé l’a utilisé toute sa vie, à sa manière : “tu trempes le tout dans du miel et de l’eau et tu t’asperges le visage. Cela rend docile le requin. Il devient ton copain et, si il s’approche, il ne peut pas ouvrir la gueule”. Mais le plus grand danger que le remède garde à distance, c’est le Lolo, l’esprit des profondeurs. Celui craint par chaque pêcheur, à chaque plongée. Celui qui vous retient au fond. Pour s’en libérer, au cas où, les pêcheurs et Cécé sont catégoriques : donner du sang. Se mordre la peau jusqu’à saigner. Le lolo, satisfait, relâchera son étreinte. Un esprit d’homme blanc taquin s’amusera de ces croyances. Mais Sera et Cécé n’ont pas d’arrogance. Ils ne cherchent pas à convaincre. Ce sont leurs croyances. Elles valent ce qu’elles valent. D’ailleurs, la tradition orale du village n’a aucun souvenir d’un homme attaqué par un requin. “Jusqu’à preuve du contraire, ça marche, s’amuse Sera”.

 

Cécé, 72 ans, est le premier à avoir pratiqué la chasse sous-marine à Manompana dans les années 60. Madagascar. (Photo 2012)

 “La folie humaine s’est agrandie”.

           Cécé revient de la forêt avec des plantes, des racines, des feuilles dans ses mains. Ils préparent 3 mélanges qu’il pose sur un tronc et explique à une femme comment les utiliser. Elle est venue vers lui parce que son fils “a été ensorcelé” et Cécé est un guérisseur réputé dans la région. Un peu fou, peut être. Souvent saoûl, sans doute. Pourtant, sa connaissance de la pharmacopée n’a pas d’égal.  Mais l’ancien qu’il est s’inquiète : “aujourd’hui, il faut plonger de plus en plus loin pour avoir un peu de quoi manger, de quoi vendre. Le fils de mon fils aura du mal à trouver du poisson”. Sera, ne dit pas autre chose avec ses 15 années passées sur les récifs de la côte : “avant, tu plongeais pour chercher des concombres de mer, l’eau était remuée tellement il y avait de poisson”. Les conversations sur la baisse du nombre de prises alimentent les palabres au village. Le poisson, c’est la survie. Un aliment qui ne coûte rien. Indispensable. Les villageois mettent en garde ceux qui pêchent avec des moustiquaires : “un filet qui peut stopper un moustique, constate Will, un pêcheur, alors vous imaginez bien que tous les poissons juvéniles y passent aussi”.

Mais le grand responsable, s’accordent-ils tous, il est là, au large. Très près des récifs, trop près, un chalutier drague et détruit le fond des mers. Dans son sillage, une quinzaine de pirogues parvenues là à coup de pagaies. Qu’attendent ils? Les miettes, les restes, les poissons sans vie, déchiquetés, invendables que les hommes du chalutier rejettent à la mer. “La folie humaine s’est agrandie. La mer, elle, ne souffrira pas. Mais nous, oui. Nous souffrons déjà”, constate Cécé. 80% de la pêche commerciale mondiale finit dans la bouche des pays riches. La nourriture ne parvient pas toujours à ceux qui en ont le plus besoin.

Dans la baie de Anaratavo, Sera a délogé une langouste dans un rocher à 7 mètres de profondeur. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

          Sera a arrêté de s’agiter. Le sang qui s’écoule toujours de son bras dérive dans l’eau salée. Il est immobile. Il sait que la panique le tuera. “Pense!”, s’encourage t-il. “Pense!” Le bras est entré dans le trou, il ne sort plus. La langouste s’est débattue. Un bout de roche, une pierre qui tombe et fait obstacle au niveau du coude? “J’ai saisit mon tuba et je l’ai glissé le long de mon avant-bras. Puis j’ai poussé. Il y a eu un bruit, “cloc”, et ma main est sortie toute seule”. Libre. Sera palme vers la surface. De toutes ses dernières forces. Soudain le ciel! L’air à nouveau dans les poumons. “Quand je suis sortit, mon masque était collé à mes yeux. Je ne savais plus, j’étais complètement désorienté alors tout ce que j’ai pu faire c’est poser la main sur le bord de la pirogue que le capitaine a vite attrapé. Cela m’a pris un long moment pour me remettre. Puis, mes larmes ont coulé”.

 

Maro ramène à bord un poisson perroquet. Lui et Sera plonge toujours ensemble. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

Sera vient de tirer un poisson ballon sur un récif près de son village natal, Manompana. Madagascar, côte est. (Photo 2012)

 

Jean Loncle et kiko Ranaivo

 

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