Madagascar, les sanctions économiques atteignent-elles leur cible?

April 6th, 2013

          Le peuple malgache est en souffrance. Prévu au mois de mai 2013, le premier tour des élections présidentielles a été reporté au mois de juillet. Une fois de plus. Quatre ans après le coup d’Etat de 2009, les politiciens traînent toujours des pieds.  Pendant ce temps, la communauté internationale maintient les sanctions économiques afin de punir les fauteurs de troubles. Mais ces sanctions atteignent elles leur cible ou frappent-elles une population déjà à genou ? (1)

Une du quotidien national “Les Nouvelles”, le samedi 06 avril 2013. Antananarivo, Madagascar.

           “Je hais les américains. Ma fille a perdu son travail et moi je n’ai qu’une maigre retraite pour toute la famille. Comment on fait, nous ?” Cet homme rencontré dans la rue ne mâche pas ses mots. Sa colère l’étrangle. En cause, la décision des Etats-Unis, au 1er janvier 2010, de suspendre Madagascar du bénéfice de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA, loi récemment reconduite jusqu’en 2015) qui facilite l’accès au marché américain grâce à des tarifs à l’exportation. Les fleurs, les fruits et le textile venus du continent africain profitent de cette loi. Une des conséquences de cette sanction fût la fermeture de la quasi totalité des entreprises textiles de la capitale malgache, Antananarivo. 50 000 emplois perdus. Autant de familles qui s’enfoncent dans la misère. Ces femmes (les employés sont majoritairement des femmes) qui triment dans ces entrepôts pour fournir aux pays riches des vêtements de marques entretiennent bien souvent des familles entière grâce à leur salaire.

 

Un homme lit le journal à Antananarivo, Madagascar. Près de lui, un carton sur lequel sont déposés les quelques films et CD qu’il espère vendre. (2013).

          De son côté, l’Union Européenne a supprimé toute aide au développement qui passe entre les mains des dirigeants malgaches : un manque à gagner de 600 millions de dollars pour la grande île de l’océan indien. Cette manne venue de l’étranger est habituellement utilisée pour l’éducation, la santé et l’amélioration des infrastructures. Mais lorsque le flot de dollars se tarit, les conditions se dégradent. Le taux de fréquentation dans l’enseignement primaire a chuté de 83% en 2005 à 73% en 2010. Les routes se détériorent, les opportunités de travail se tarissent et la misère  prend à la gorge chaque touriste qui ouvre un tant soit peu les yeux. Cette lente descente vers l’abyme provoque l’augmentation de l’aide humanitaire. Le nombre de projets bénéficiant d’un financement externe est passé de 52 en 2008 à 102 en 2010. Malgré tout, un récent rapport de la Banque Mondiale (2011) démontrait que malgré l’augmentation de cette aide les indicateurs sociaux ne montraient aucun signe d’amélioration. Cette aide, aussi noble soit-elle, soulage le malade mais ne le soigne pas. C’est du coup par coup, souvent sans coordination, qui effrite encore plus la confiance du peuple envers les institutions malgaches et les politiciens accrochés à leurs privilèges et non à leurs devoirs d’élus.

 

Une jeune garçon essaye de trouver de quoi manger dans une benne à ordures de Antananarivo. Madagascar, 2013.

          Le gouvernement justement. L’élite politique subit-elle les conséquences des sanctions qui les ciblent ? Là, pas de pourcentage, pas de taux, pas de chiffre : il est bien difficile de mesurer un tel impact même si la corruption galopante incite à penser qu’ils s’organisent autrement. N’ont-ils pas en main les leviers de la machine ? Dans ce genre de situation, un gouvernement pourrait contrôler le marché noir, l’économie souterraine, les trafics divers et même durcir la répression afin de faire taire une révolte sociale ou quelques opposants politiques trop virulents. A défaut de les entraver, les sanctions pourraient permettre à ceux qui détiennent le pouvoir économique d’asseoir leur pouvoir. Comme l’écrivait en 2000 le Secrétaire Général des Nations Unis, Kofi Annan, dans son rapport à l’assemblée générale du millénaire : « Lorsque des sanctions économiques rigoureuses visent des régimes autoritaires, c’est généralement la population qui pâtit, et non l’élite politique dont le comportement a motivé l’imposition des sanctions. De fait, les sanctions ont souvent l’effet pervers de profiter à ceux qui détiennent le pouvoir : premièrement, ils peuvent contrôler le marché noir et s’enrichir ; deuxièmement, ils peuvent y trouver un prétexte pour éliminer leurs opposants politiques ».

 

Dans l’un des nombreux escaliers de la capitale de Madagascar, Antananarivo, un homme transporte un instrument de musique traditionnel qu’il tente de vendre aux quelques touristes qu’il croise. Antananarivo. (2013).

         Les sanctions sont appliquées lorsque la menace pour la paix d’un pays ou la sécurité internationale sont menacées. Elles sont sans doute bien intentionnées mais souvent chargent le fardeau déjà lourd d’un peuple qui ne demande qu’à travailler pour améliorer son quotidien. Ce sont eux qui survivent, qui luttent. Là, pas de bureaux lambrissés ou de dîners officiels, ils sont dans la vie. Au ras du sol. Cette vie qui, si miséreuse, vous écrase alors, vous humilie avec sa crasse qui colle à la peau.

« Il est grand temps de réexaminer le régime des sanctions, déclare Olivier de Shutter (1) dans son rapport aux Nations Unis. Quant à la Haute Autorité de Transition (de Madagascar), elle ne doit plus tirer prétexte de ces sanctions pour ne pas prendre des mesures de nature à éviter une catastrophe humanitaire à sa population. »

A Madagascar, un habitant sur deux est actuellement en situation d’insécurité alimentaire.

JL

(1) : Ce texte est largement inspiré des conclusions préliminaires du rapporteur spécial des Nations Unis sur le droit à l’alimentation, Mr Olivier de Shutter, suite à un voyage à Madagascar effectué en juillet 2011 : http://www.srfood.org/images/stories/pdf/officialreports/20110722_madagascar-conclusions-preliminaires_fr.pdf

 

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