Ceux que nous n’écoutons pas : “Des hommes parmi d’autres”, Manompana, Madagascar (02)

September 9th, 2013

Les interviews des cinq pêcheurs en apnée se sont déroulées sur la presqu’île de Mahela, le terrain de Kiko Ranaivo, facilitateur et traducteur. Ils sont venus les uns après les autres lorsque leurs programmes le permettaient. Programmes qui dépendent de la météo, de la mer, de la récolte de riz et manioc, et de leurs femmes qui aiment avoir leur mari à la maison. Chacun décidait quelle photo il voulait commenter et s’élançait. Ils choisissaient ainsi les thèmes de discussion. En aucun cas Rajpreet Sandhu, la sociologue, décida pour eux.

Les photos et commentaires ci-dessous furent leur premier choix lors de la première interview.

(L’introduction à cette série intitulée “Ceux que nous n’écoutons pas” se trouve ICI)

 

Photo de SERA :

S10

Une des première photo que Sera a pris fût celle de son père, Cécé – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de SERA : «J’ai pris la photo de mon père parce que c’est la première grande personne qui m’a montré la belle voie et c’est lui qui m’a mis sur ce monde. C’est lui qui m’a montré les bonnes choses, bien claires.  Même si je ne sais ni lire ni écrire, il m’a apprit la mer ce qui m’a permit de faire le VELON-TENA (1). C’est une très très grande chose. Jeune, j’enviais déjà mon père. Un jour il prenait un peu de repos sur un rocher en fumant, alors j’en ai profité pour mettre le masque, les palmes et j’ai plongé. J’ai coulé sec. Mon père a plongé pour me sauver. Il m’a remonté et m’a dit : « alors, c’est comme ça que tu veux faire, tu ne sais rien et tu veux plonger ? » Il a eu des enfants, des filles, des garçons mais il n’y a que moi qui ressemble vraiment à mon père dans le domaine de la plongée. »

(1) : VELON-TENA est un mot souvent utilisé par les pêcheurs. Cela signifie littéralement : EN VIE – CORPS.  Sera veut dire que la pêche lui permet de maintenir son corps en vie, de survivre. Le prochain post de cette série sera consacré aux commentaires durant lesquelles VELON-TENA fût utilisé par ces hommes.

 

Photo de ZAFIMARO :

DSCN0044

Zafimaro a pris une photo de sa maison pendant la construction – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de ZAFIMARO : “j’ai des photos qui montrent ma maison et c’est ce que je vais commenter. C’est important pour moi parce que je n’avais pas beaucoup de temps pour faire ma maison mais j’y suis arrivé quand même malgré que la plupart de mon temps est pris par la pêche. Avant je vivais toujours dans la maison de quelqu’un d’autre alors cette maison c’est spécial pour moi et ma famille. J’ai fait ça pour que l’on puisse vivre tranquillement. Ca m’a pris deux mois mais maintenant ça fait deux semaines que c’est finit. Ma femme est contente. Elle dit : « avant on était chez quelqu’un et maintenant on dort chez soi.””

 

Photo de NARASSON :

N18

Narasson est assis à droite – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de NARASSON : ” j’ai demandé à ce qu’on prenne cette photo, moi assis près du musicien, parce que j’aimerai être un bon musicien et mieux connaître l’art de la main. J’aimerai avoir des amis avec qui jouer tout le temps, toujours, toujours, mais avec la difficulté de la vie ce n’est pas facile. Je chante les chansons que l’on entend à la radio et aussi les chants traditionnels. La musique est importante, elle se fait dans le JERY (la vision) : tu réfléchis avant de faire la chanson.”

 

Photo de DIESS :

DIESS 04

Diess a pris une photo au retour d’une pêche de nuit : poissons, concombres de mer dans la cuvette verte et poulpes dans la bleue – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de DIESS : « Pendant la lune morte, c’est un peu comme ça qu’on gagne (il montre la photo ci-dessus). Mais si la lune est claire, c’est différent. Je vais vous montrer les poissons qui dorment pendant la lune clair : le labre, le perroquet, le poisson corne, on peut les attraper même si il y a la lune. Pour les “piquer”, j’utilise un harpon avec un ardillon fixe. On pointe le poisson (il mime le mouvement avec ses deux bras) et ensuite on dégage le poisson en le tirant par l’autre côté (1) et on le met directement dans le sac (2). Chacun son habitude de pêche mais moi je préfère chasser avec le harpon plutôt qu’avec le fusil. Avec le fusil, ça prend du temps parce que ça peut s’emmêler avec le fil et il faut tourner la flèche pour retirer le poisson. (…) Ces poissons là, c’est moi qui les ai eu (photo ci dessus). La nuit était noire et la mer était vraiment basse. Quand la marée est très haute, ça fait peur de sortir mais quand la marée est basse, il n’y a presque pas de profondeur et on peut les attraper presque partout.. Vers le récif, le poisson commence aussi à se raréfier parce qu’il y a beaucoup de pêcheurs qui vont là bas. »

(1) : cette technique se déroule de nuit alors que le poisson dort. Celui-ci se pose sur le sable, sous un rocher, il est immobile et donc facile à “piquer”.

(2) : comme sac, les pêcheurs utilisent souvent les sac de riz qu’ils appellent : GONY

 

Photo de IDA :

I 01

La première photo que Ida a prise fût celle de sa pirogue – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de IDA : “J’ai pris cette photo parce que c’est le plus important de tout. Si on n’a pas de pirogue, on ne peut pas aller pêcher. Mais la mienne est cassée alors tous les jours je dois louer une pirogue. Pour la réparer, j’ai besoin d’étoupe et de résine de la forêt. C’est tout ce que je n’ai pas, sinon le reste, le bois, j’ai. Et puis je ne sais pas réparer, j’ai besoin de quelqu’un pour le faire.”

Précédent post : introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” /  Post suivant : “Velon-Tena, le corps vivant”

Comments are closed.