Ceux que nous n’écoutons pas, Manompana, Madagascar (01)

September 9th, 2013

” Nous acceptons de participer à ce projet si cela aide notre vie. La mer nous a tout appris. Les chalutiers prennent le poisson et nous sommes ceux qui en souffrent. Nous avons besoin de faire entendre notre voix”, dit Sera, pêcheur en apnée de Manompana, un village situé sur la côte est de Madagascar.

D’avril à juin 2013, une sociologiste s’est installée dans le village de Sera. C’est dans la lecture de  rapports scientifiques sur la surpêche et ses conséquences sur les populations locales que son intérêt fût provoqué. L’un de ces rapports (1) suggère que la quantité de poissons attrapée par l’ensemble du secteur pêche malgache dépasse les quotas pour une pêche durable. Le rapport anticipe une chute des stock dans moins de 10 ans. De plus, Les flottes de bateaux étrangers draguent sans cesse leurs filets le long des côtes africaines et dans l’océan indien, pour débarquer ensuite le poisson dans les ports européens et asiatiques.  Une déclaration de Daniel Pauly, célèbre biologiste des pêches à l’université de British Columbia, frappe l’attention : ” ce sont ceux qui n’ont pas besoin de poisson, les habitants des pays riches, qui consomment 80% des prises (mondiales) (2).”  En d’autres termes, nous volons les pauvres afin de nourrir les riches.

La chercheuse désira donc en savoir plus sur ces communautés dont la survie dépend de l’océan. Elle voulait écouter l’histoire de leurs points de vue. Elle partit en quête de perspectives locales. A tout prix se défaire des clichés et des stéréotypes sur la vie africaine dont nos revues et notre télévision regorgent. Eviter l’eurocentrisme autant que possible. Elle mit dans son sac cinq appareils photos et en apprit le fonctionnement à cinq pêcheurs en apnée du village : Sera, Diess, Narasson, Zafimaro et Ida. Elle leur dit : ” gardez l’appareil une semaine et prenez des photos. Montrez moi votre vie comme vous, vous la voyez. Montrez moi ce que vous voulez me montrer, parler moi de ce que vous voulez me parlez.”  Huit jours plus tard, les appareils photos lui revenaient. Les clichés furent développés à Antananarivo, la capitale de Madagascar, et ramenés aux pêcheurs. Ils purent alors les voir, les toucher. Les commentaires pouvaient commencer.

 

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Narasson, Diess et Ida lors de cette journée où ils apprirent à manier un appareil photo compact numérique – Manompana, Madagascar, 2013 (photo Rajpreet Sandhu).

Les Back, Professeur de Sociologie à Londres, écrit : ” notre culture parle plus qu’elle n’écoute. De la télé réalité au ralliement politique, c’est à corps et à cris que nous voulons être entendus, raconter, obtenir l’attention. Consumée et exposée tour à tour, la “réalité” est réduite à des révélations et au voyeurisme. (…) Ecouter le monde n’est pas une faculté automatique mais une compétence qui a besoin d’être travaillée (3).”

Se taire donc. Et écouter.

Que savons nous de ces hommes ? Que croyons nous savoir ? Leurs histoires sont trop souvent écrites par les blancs. Leur misère trop souvent expliquée par les blancs.  Leurs coutumes étudiées par les mêmes blancs. Ils n’existent qu’à travers les photos que nous ramenons (photos dont la valeur artistique que nous chérissons voile trop souvent la réalité de ces vies d’hommes).

 

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Zafimaro s’entraîne à manier le compact numérique – Manompana, Madagascar, 2013 (photo Kiko Ranaivo).

Les cinq pêcheurs en apnée furent surpris qu’un Vazah  (étranger) leur dise : parlez moi de ce que vous voulez. “Nous sommes illettrés “, s’excusèrent ils. ” L’éducation n’est pas une preuve d’intelligence “, répondit la sociologiste. Perplexes, sceptiques, ils ne furent pas de suite convaincus par le projet.  Une chose les tracassait : l’appareil photo. Ils doutaient de pouvoir maitriser cette technologie et s’inquiétaient de l’abîmer par mégarde. Aucun d’entre eux n’osèrent l’emmener sur la pirogue. Mais après une courte formation, ils repartirent vers leur famille, l’appareil en main. Engagés en fin de compte. Et curieux.

 

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Kiko Ranaivo (à gauche), facilitateur et interprète, écoute attentivement Narasson qui commente ses photos posées sur la table – Manompana, Madagascar (photo Jean Loncle).

Arundhati Roy, activiste et écrivaine indienne, répondit ceci à ceux qui la nommaient alors la porte parole des “sans voix” : ” il n’y a rien de tel que des “sans voix”, il n’y a que ceux à qui l’on nie la parole, ou ceux que nous préférons ne pas entendre (3).” Le jour où ils rendirent le matériel, les pêcheurs étaient d’accord sur une chose : “le projet n’est pas assez long.  Il y a encore beaucoup à dire. ”

Les photos et les commentaire de Sera, Diess, Zafimaro, Narasson et Ida peuvent être vu et lu en cliquant sur les liens suivant :

“Des hommes parmi d’autres”“Velon-tena, le corps vivant”“Une vie de pêcheur” “La mer se vide” / “Images sous-marines” / “De l’importance du champ” / “Fiarahamonina, les liens de la communauté”, “La femme, bien sur”.

 

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Sera arrive avec ses trois fils pour commenter ses photos – Manompana, Madagascar, 2013 (photo Rajpreet Sandhu).

 

Rajpreet Sandhu, sociologue, a conduit cette recherche participative avec les 5 pêcheurs en apnée de Manomapana. Kiko Ranaivo, habitant du village et pêcheur en apnée lui même, a travaillé en tant que traducteur et facilitateur. J’ai pris part au projet en tant que photographe et traducteur.

Prochain post : “Des hommes parmi d’autres”

(1) : Le Manach, F., Gough, C., Harris, A., Humber, F., Harper, S., Zeller, D. (2011). Unreported fishing, hungry people and political turmoil: the recipe for a food security crisis in Madagascar?, Marine Policy 26 (2012) 218-225.

(2) : « Ravages de la pêche industrielle en Afrique »,  Jean Sébastien Mora. Le Monde Diplomatique, novembre 2012.

(3) : « The art of Listening », Les Back.

(4) : « Listening to Grasshoppers, field notes on democracy », Arundhaty Roy.

 

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