Ceux que nous n’écoutons pas : “Velon-Tena, le corps en vie”, Manompana, Madagascar (3)

September 16th, 2013

Velon-tena est une expression régulièrement utilisée par les pêcheurs durant leurs commentaires. Cela signifie littéralement : en vie-corps. Manger, boire, nous survivons sans y réfléchir dans les pays développés.  L’eau parvient dans le cœur de nos foyers et nous ne luttons pas avec la nature pour nourrir nos enfants. Les pêcheurs de Manompana n’ont pas cette chance. La nature est belle, certes, mais c’est là son seul cadeau : Sera, Diess, Narasson, Zafimaro et Ida doivent lui arracher leur repas quotidien. Le dos courbé sous la torpeur du soleil, les jambes aspirées par la boue, les hommes et les femmes creusent, binent, coupent, portent, poussent, retournent, plantent, récoltent le riz et le manioc qui alimenterons le repas quotidien tout au long de l’année. Les pêcheurs plongent, tirent, risquent leur vie des heures dans l’eau, ils tremblent de froid, de jour, de nuit, ils ramènent du poisson à manger, du poisson à vendre, parfois rien. Et tout ceci à mains nues, aidés seulement par des outils basiques. Dans la campagne, le long de la mer, pas un seul bruit de mécanique ne vient couvrir et soulagé la peine quotidienne. Il faut survivre et c’est sans doute un peu de tout cela qui s’exprime dans Velon-Tena. Narasson l’explique à sa manière : « voilà ce que je pense. Velon-tena, c’est à propos de la vie d’une personne. Une personne qui n’a pas d’estomac ne s’inquiète pas de son velon-tena. A partir du moment où il y a un estomac qui ressent la faim, nous avons ce que nous appelons le velon-tena. »

(Une introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” est à lire ICI)

 

Photo de ZAFIMARO :

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Photo prise par Zafimaro : sa femme et son fils s’apprêtent à manger, assis dans leur maison – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de ZAFIMARO : « moi, dès que mon fils aura l’âge et tant que j’ai la force et que je gagne de l’argent, je vais l’envoyer à l’école pour qu’il apprenne comme tous les autres. Je n’ai pas eu l’occasion d’aller à l’école, mes parents ne m’ont pas envoyé. C’est mon destin. C’est pour ça que j’enverrai mon enfant, peut être qu’un jour il verra plus que moi et sa vie sera meilleure que la mienne. Mais si ça ne va pas, et bien je le retire et il faudra autre chose pour qu’il s’occupe de son velon-tena. Ce sera la brousse ou la mer. »

 

Photo de NARASSON :

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Narasson a demandé à un ami de le prendre en photo pendant qu’il prépare un poisson perroquet qu’il a pêché pendant la nuit – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de NARASSON : « je suis seul à m’occuper de mon velon-tena. Je prépare mon poisson, je vais chercher mon eau, je vanne mon riz, je le pile, je prends mon kitainy (bois de chauffe). Je devrais peut être prendre une femme comme Diess, comme tous les autres, mais je n’ai pas encore choisit. Je n’ai pas encore trouvé une femme qui soit adaptée avec moi. Mais j’ai des petites copines, comme tout le monde. »

« C’est ma volonté personnelle qui m’a poussé vers la mer. Depuis que je suis arrivé à l’âge de la conscience, j’ai fait pas mal de chose dans la vie avant la plongée. J’ai travaillé, mais la mer, c’est ce qui m’a apportée le plus. C’est avec ça que j’ai appris le velon-tena. On part à 7 heure du soir et on revient à 2 heure du matin et on est récompensé avec le poisson. C’est difficile mais c’est ce que j’aime le plus. »

 

Photo de DIESS : 

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Photo prise par Diess : sa femme revient avec l’eau qu’elle est partie chercher aux puits. Pendant la saison chaude, Diess estime que sa femme fait l’aller retour huit fois par jour avec un saut de 10 litres – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaire de DIESS : « on va commencer avec ce velon-tena. Voilà, c’est ma femme qui a été chercher de l’eau clair pour mélanger avec l’eau chaude qui a comme vertu de nous réchauffer le sang. Pendant que nous on va en mer, voilà ce que font les femmes à la maison. Elles préparent de l’eau chaude pour notre retour (1). Elles font cuire aussi (le repas) et elles commencent de suite à manger. Elles ne nous attendent pas parce que nous ne savons pas à quelle heure nous rentrons. Elles sont très importantes. Disons que tu es célibataire, il faut que tu ailles chercher de l’eau. Si tu as besoin d’une natte, il va falloir que tu sortes de l’argent (2). Quand tu arrives de la pêche, imagine toi faire chauffer l’eau, préparer le poisson, le découper. Beaucoup, beaucoup, beaucoup, on a besoin d’une femme. »

 

(1) : les pêches de jour ou de nuit peuvent durer plusieurs heures. N’ayant pas de combinaison de plongée, les hommes chassent avec des tee-shirts ou des pulls. Parfois certains portent des vieilles combinaisons données par des vazah (étranger) de passage. A la sortie de l’eau, frigorifiés, les corps tremblant, ils rentrent chez eux où les femmes les attendent avec des cuvettes d’eau chaude.

(2) : les femmes vont dans les marécages chercher du PENZA, du roseau, le font sécher et tissent ensuite des nattes, des sacs, etc. Si  le pêcheur n’a pas de femme, il devra acheter une natte.

 

Photo de IDA :

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Ida a demandé à sa femme de le prendre en photo devant sa maison et les quelques vêtements qu’ils possèdent – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de IDA : « avant mes 17 ans, je faisais de la pêche à la ligne, que ça. Et après, je me suis mis au filet et au fusil sous-marin. Le travail de la forêt, je n’ai jamais fait sauf depuis que j’ai pris ma femme à la maison. J’ai choisit de rester pêcheur parce que je n’ai pas d’autres alternatives. Et puis je ne suis pas doué de la main, je ne connais pas d’autre velon-tena. C’est pour ça que je continue. »

 

Le commentaire de Sera où il utilise l’expression velon-Tena a été publié dans le post précédent. Il disait ceci : « mon père m’a mis sur ce monde et c’est la première grande personne qui m’a montré la belle voie. Il m’a montré les bonnes choses, bien claires. Et il m’a aidé à connaître la mer. Même si je ne sais ni lire ni écrire, il m’a apprit la mer et m’a ainsi permit de faire le velon-tena. C’est une très très grande chose. »

 

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