Ceux que nous n’écoutons pas, “Une vie de pêcheur”, Manompana, Madagascar (04)

September 23rd, 2013

L’apprentissage d’un plongeur en apnée ne se fait pas étape par étape dans la brousse. Sera le souligne : « tu n’apprends pas ici, une fois que tu as le matériel, tu vas dans l’eau. » Si un homme ne craint pas l’océan, si il a barboté jeune le long de la baie et si il parvient à se procurer palmes et masque, il se jette donc à l’eau. « Même pas besoin de palmes. Il n’y a pas d’apprentissage, tu y vas », insiste Sera. L’homme ne sait pas nager mais il retient sa respiration et plonge vers le fond. Il s’enfonce d’abord avec des gestes empruntés, précipités avant de comprendre que le calme et la fluidité seront ses meilleurs atouts. Il apprendra en pratiquant, poussé par le besoin de nourrir une famille.  Il fera aussi preuve d’une accoutumance impressionnante à la pression de l’eau. Celle-ci augmente au fur et à mesure de la profondeur. A la descente, l’air emprisonné dans ses oreilles sera comprimé et entrainera une douleur due à la déformation du tympan pouvant aller jusqu’à sa rupture dans les cas extrême. Pour éviter cela, il lui faudrait équilibrer les pressions régulièrement : nez pincé par les doigts, il soufflerait doucement à travers celui-ci en maintenant sa bouche fermée.  Il ne fera rien de tout cela. Comme Sera, Diess, Zafimaro, Ida et Narasson, c’est une technique qu’il ne connaît pas. Il évoquera seulement, comme les autres,  une « douleur », une « gêne ». Cécé, le père de Sera et Diess, raconte : « quand tu descends à trente mètres le sang coule par le nez, remplit ton masque et ton corps souffre. »

(Une introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” est à lire ICI)

 

Photo de ZAFAMARO : 

DSCN0099

Zafimaro est partit en brousse rendre visite à son frère (l’homme qui boit) et il a prit cette photo. A droite, la femme de Zafimaro, Sophie – Manompana, Madagascar, 2013.

Note : Zafimaro a commencé ainsi le commentaire de cette photo : « J’ai pris cette photo, c’est important pour moi parce que c’est la photo de mon frère qui vit en brousse, sur notre terrain familial. Quand je vais en forêt, il y a toujours un endroit où je peux aller, c’est chez lui. Mon frère, c’est le sage de la famille.» Zafimaro est un « vrai broussard », comme le note son ami Sera. Pourtant, quand il est arrivée à Manompana il y a quelques années il a commencé à « travailler la mer ». Nous lui avons demandé pourquoi il avait choisit la mer plutôt que la terre.

Commentaire de ZAFIMARO : « Avant j’étais capitaine de pirogue et un jour le plongeur m’a donné 15000 fmg (environ 1 euros) (1) parce qu’il avait pêché 60 concombres de mer. J’ai alors essayé de travailler en apnée, aller plonger. C’était à ma portée, c’était naturel. C’est comme si le destin m’envoyait à la mer.  Aussi bien je n’ai pas lâché ce que j’avais à faire en brousse. Quand la mer est mauvaise, je vais faire le bucheron, couper des planches. Sinon je travaille comme forgeron, je fais mon BOROZINY (machette malgache). Ca me permet de gagner de l’argent de gauche à droite. »

« Je préfère la mer parce que c’est moins physique. Ca rapporte plus aussi. Prenons l’exemple : je vais dans la forêt travailler une journée pour faire le bucheron. C’est un dur labeur et je reviens avec 25000 fmg (1,7 euros). Alors que quand je vais en mer je peux en avoir plus. Une fois je suis parti avec mon frère Félix aux concombres de mer. On a eu 21 pièces et on a gagné 1500000 fmg (100 euros) (2). Dans la mer, l’énergie que tu dépenses est récompensée. »

(1) : Les pêcheurs s’expriment tous en franc malgache (fmg), l’ancienne monnaie, même si les billets sont imprimés en ariary (Ar), la monnaie officielle depuis 2005. A l’heure actuelle 1 euros = 2900 ar (1ar = 5fmg)

(2) : le prix de vente du concombre de mer varie selon l’espèce.

 

Photo DIESS :

Diess a demandé à un ami de la prendre près de sa maison alors qu’il s’apprête à partir pour une pêche de nuit. Un Gony (sac de riz), un harpon, masque, palmes et dans sa main droite une lampe rendu étanche grâce à des préservatifs.

Diess a demandé à un ami de la prendre en photo près de sa maison alors qu’il s’apprête à partir pour une pêche de nuit. Un Gony (sac de riz), un harpon, un masque, des palmes et dans sa main droite une lampe rendue étanche grâce à des préservatifs – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de DIESS : « Ce qui m’a poussé le plus à aller à la pêche, c’est de voir les pêcheurs gagner de l’argent et manger du poisson sans acheter. Avant je travaillais chez les gens, je faisais le journalier, je ramassais du Ravimpotsy (1). Je savais un peu nagé, plongé un peu sur le bord alors quand je me suis rendu compte qu’il y avait du rendement, j’ai investi la mer. »

« Quand j’étais journalier, je passais plus de temps à travailler que ma famille qui allait en mer (2). En mer, tu peux gagner en un jour ce que tu gagnes en trois jours en forêt. Alors j’ai fait le choix de travailler la mer plutôt que la terre. »

« J’arrive toujours pas à mettre de l’argent de côté mais quand tu vas en forêt, tu n’as pas de répit, il faut que tu y ailles tous les jours. Alors qu’en mer, tu vas aller chercher les 150000fmg (10,15 euros) et tu vas avoir deux ou trois jours de repos. »

(1) : Ravimpotsy est la feuille de l’arbre du voyageur, le Ravinala, que les villageois utilisent pour la confection des toits de leur maison.

(2) : Diess est le frère de Sera. Cécé, leur père, a été le premier pêcheur en apnée de Manompana dans les années 60. Sera a suivi les pas de son père alors que Diess a travaillé en forêt avant de devenir pêcheur voilà 2 ans.

 

Photo de SERA :

Sera dans sa cuisine, pris en photo par Bertine, sa femme.

Sera dans sa cuisine, pris en photo par Bertine, sa femme – Manompana, Madagascar, 2013.

Note : les paroles de Sera ci-dessous ont été prononcées sur la même photo qui a été utilisée avec le post « des hommes parmi d’autres ». Plutôt que de remettre la même photo, nous avons choisi de proposer celle ci-dessus. Prise par la femme de Sera, Bertine, elle montre bien l’intérieur de leur cuisine.

Commentaire de SERA : « Même si c’est très dur, j’aime la mer. Même si un jour je suis très riche, on ne pourra pas m’enlever la mer. La mer, c’est ma vie, j’aime être à l’intérieur. »

« Je préfère largement chasser avec le fusil sous-marin. Je sais faire le filet et je sais faire à la ligne. A la ligne, ça ne gagne pas beaucoup et ça prend trop de temps. Quand tu pêches à la ligne, tu ne vois pas ce que tu vas prendre, tandis qu’en plongée, tu vois. Au filet, je pratique de temps en temps mais je descend dans l’eau et rabat le poisson vers le filet. Par contre, pêcher des poissons avec des petites mailles, ça je n’aime pas. »

Un jour, malgré une douleur à l’estomac, Sera est parti pêché. Il dit : « du moment que c’est supportable, je vais en mer. Il faut s’adapter à la difficulté de la vie. »

 

Photo de IDA : 

Le filet de Ida.

Le filet de Ida – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de IDA : “Quand j’étais gamin, c’était la dedans (la mer) que j’apprenais à chercher de l’argent. C’était mon gagne pain. J’apprécie la mer parce que c’est là que je vis, c’est là dedans que je mange.”

“Avant mes 17 ans, je faisais de la pêche à la ligne, que ça. Après je me suis mis au filet et au fusil. Les deux vont ensemble. Pendant l’hiver on utilise le filet parce que on ne peut pas attraper de gros poissons : il fait trop froid pour plonger en mer. Mais l’été on utilise le fusil pour attraper des gros. Les gens préfèrent les gros poissons.”

 

Photo de NARASSON :

Narasson a demandé à un ami de le prendre an photo alors qu’il tient un poulpe - Manompana, Madagascar, 2013.

Narasson a demandé à un ami de le prendre en photo alors qu’il tient un poulpe – Manompana, Madagascar, 2013.

 Commentaire de NARASSON : « cette photo, c’est parce que j’aime la mer. La mer, je l’ai connu parce que on m’a appris. Je ne compte pas arrêter. On ne peut pas m’enlever la mer. Dans la mer, je gagne du poisson, le poisson devient de l’argent ou je le mange. Quand tu reviens de la mer tu n’as plus grand chose à te tracasser parce qu’elle peut assurer tes besoins. »

« Depuis que je suis arrivé à l’âge de la conscience, j’ai fait pas mal de chose dans la vie avant la plongée. J’ai travaillé mais la mer c’est ce qui m’a apporté le plus. C’est difficile, mais c’est ce que j’aime. »

« Je vais pêcher dans la journée mais juste pour chercher les poulpes parce que je n’ai pas encore le fusil. Mais ma spécialité c’est vraiment la nuit. Là, je prend tout. »

 

Post précédent “Velon-Tena, le corps en vie” / Post suivant “La mer se vide”

Comments are closed.