Ceux que nous n’écoutons pas, “La mer se vide”, Manompana, Madagascar (05)

September 30th, 2013

Les pêcheurs de Manompana sont témoins de la baisse de poisson. Ils voient, de leurs yeux, les changement qui s’opèrent. Ils évoquent deux raisons à cette baisse. D’abord la population qui augmente et donc le nombre de pêcheurs qui augmente. Ensuite, la raison la plus souvent évoquée, la pêche à la moustiquaire. Interdite par une loi malgache, elle est pourtant pratiquée.

Ils ne parlent pas des chalutiers qu’ils aperçoivent au large. Les gens de la brousse sont pragmatiques. Ils pensent, sans doute à juste titre, qu’ils n’ont pas le pouvoir de changer quoique ce soit à la pêche industrielle. Ils se préoccupent donc des évènements à l’intérieur du village, ceux qu’ils peuvent évaluer ou influer.

(Une introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” est à lire ICI)

 

Photo de SERA :

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Sera a pris une photo des pêcheurs à la moustiquaire pendant qu’ils se partagent leur prise – Manompana, Madagascar, 2013

 

Commentaires de SERA : « Avant quand on pêchait dans le lagon on pouvait ramener un poisson de 50000fmg (un peu plus de 3 euros). Actuellement si tu attrapes deux petits tu peux t’estimer heureux. La cause c’est que personne ne s’en occupe. On ne protège pas la mer. Je voyage beaucoup et je vois d’autres endroits. A Antanambe (au nord de Manompana) tu n’as pas le droit de casser la roche pour déloger un poulpe. Ca ne se fait pas là-bas parce qu’il y a des gens qui protègent (1). Et puis, on a laissé faire la pêche au barrage (2). Je les ai vu faire et je ne peux pas dire combien ils en prenaient tellement il y en avait. Des capitaines, des poissons argentés, beaucoup beaucoup. Et maintenant on voit moins de poisson dans le lagon. »

« Cette photo (ci-dessus) concerne la pêche à la moustiquaire. Voici leur prise en une heure. Quand ils partagent, ça leur fait trois cuvettes par personne. Si ils continuent, il n’y aura plus rien. Je leur ai dit : « si vous continuez à faire ça on finira par ne plus avoir de poisson. C’est vous même qui aller en souffrir, pas les autres. Je peux toujours aller pêcher plus loin, mais vous, vous ne pourrez pas (3). » Ils ont répondu que c’était ma vérité, pas la leur. Chacun sa méthode et ils verront un jour l’impact de ce qu’ils font. Ils jettent leur filet dans l’eau et ils draguent ils ramassent tout, les juvéniles, les œufs, et ils jettent ensuite ce qu’ils ne vendent pas. C’est pour ça que c’est mauvais. Un jour, ils ont fait une grosse prise de Vilivary, des petits poissons. Il y en avait tellement que plus personne au village n’achetait. Ils ont tout jeté. Ils ont tout laissé pourrir et après ils repartent en mer pour pêcher de nouveau. Jeter, c’est aberrant! »

(1) : d’après Sera, à Antanambe, un village à 7km au nord de Manompana, le maire du village et les sages travaillent main dans la main afin d’essayer de protéger la mer. La pêche à la moustiquaire est aussi interdite.

(2) : la pêche au barrage se pratique à plusieurs avec un filet qui peut atteindre 100m de long.  Déployé dans le lagon, les hommes forment un demi cercle avec le filet pendant que d’autres tapent la mer avec leurs mains ou avec leurs perches afin d’attirer les poissons vers le filet. Les prises peuvent être très importantes et cette méthode est très destructrice pour les coraux. Au mois d’avril 2013, Le maire de Manompana a décidé d’interdire cette pêche suite aux nombreuses réclamations des villageois.

(3): d’après ce que nous avons appris, les pêcheurs à la moustiquaire envisageraient de se procurer des pirogues afin d’aller pêcher plus au large.

 

Photos de NARASSON :

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La photo de Narasson montre des habitants du village autour d’une moustiquaire sur laquelle sèche le poisson – Manompana, Madagscar, 2013.

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Photo prise par Narasson après une fructueuse pêche au concombre de mer. Cet animal marin est congelé et envoyé à Tamatave par taxi brousse – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de NARASSON : « Il y a de moins en moins de Dingadingana (concombre de mer) parce qu’il y a de plus en plus de pêcheurs. Avant, il y avait moins de monde qui ramassait. Mon père a donc changé d’avis parce qu’il y avait du changement dans l’eau. Avant, il sortait des Dingadingana par cuvette et des poissons par Gony (sac de riz). En hiver il ne pêchait rien alors que les pêcheurs à la moustiquaire en avaient. Ma belle mère, elle, faisait le Sihibe (pêche collective avec des pièges à poissons de forme conique). Elle achetait aussi le poisson aux pêcheurs avant de le revendre. Mais souvent, elle était en perte. Un jour, elle n’arrivait pas à vendre son poisson. Il y en avait pour 125000 fmg (8,30 euros) et c’est resté un mois sur le séchoir (1). Elle a fini par troquer le tout avec du riz du côté de Mahasoa, à 4km d’ici. Ensuite, ils ont vendu le riz et investi dans des moustiquaires afin de pêcher leur propre poisson. Je pense qu’ils ont investi la dessus parce que le filet est beaucoup plus cher que la moustiquaire. Le filet coûte 225000fmg (14,90 euros), à quoi il faut ajouter le plomb, 60000fmg (4 euros). Une moustiquaire coûte 15000fmg (1 euros) et ils en achètent 10 pour faire un filet. »

« Je vois qu’il y a plein de difficultés pour mes parents. Ils pêchent à la moustiquaire et cette méthode de pêche est une des causes de la réduction des prises de poissons. Ils aimeraient bien changer de méthode, comme beaucoup de gens qui font comme eux, mais ils ne trouvent pas d’autres alternatives. Et puis, depuis que mon père est avec cette dame et qu’ils ont investi dans la moustiquaire leur vie s’est beaucoup améliorée. »

(1) : les villageois utilisent  la fumée du feu afin de sécher leurs poissons pour le conserver.

 

 Photos de DIESS :

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La cuisine de Diess avec le poisson en train de sécher au dessus du feu – Manompana, Madagascar, 2013.

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Diess a pris la photo de villageois en train de réparer un filet de pêche fait de moustiquaires – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de DIESS :

“Les pêcheurs à la moustiquaire gagnent beaucoup plus d’argent que moi parce qu’ils n’ont pas de saison. Ils pêchent toute l’année. L’été, l’hiver, ils vont toujours dans l’eau (1). En plongée, si tu vas dans l’eau l’hiver, tu ne vois rien et au bout de quelques minutes, ton corps tremble. Mais eux, ils posent leur filet et si il y a du poisson, ils vont le prendre parce qu’ils ne font pas de tri. Même les moustiques ne passent pas. Autrefois, il devait y avoir une réunion au village pour interdire la pêche à la moustiquaire et la pêche en plongée. Malheureusement la réunion n’a pas eu lieu. J’aurais bien aimé y participer pour comprendre pourquoi ils voulaient arrêter les plongeur. Est ce qu’il serait judicieux d’arrêter ceux qui pêchent en fonction de la saison ou ceux qui n’ont pas de saison ?”

“En ce temps là, il y avait des gens qui commençaient à pêcher à la moustiquaire mais ils en utilisaient une seule pour pêcher des crevettes, des petits poissons, rien d’excessif. Robert (le nom a été changé) a eu l’idée de rallonger le filet (coudre plusieurs moustiquaires pour en faire un filet plus long). La première fois qu’il a essayé il a eu énormément de poissons. Tout le monde après a suivit cette méthode. Depuis ils ont continué et ils rallongent, ils rallongent. Mais ils peuvent faire autre chose, il y a d’autres alternatives.”

” J’ai vu beaucoup de chose. En fait, je ne peux pas dire qu’il y a moins de poisson. Ce que je constate, c’est que le poisson devient de plus en plus intelligent. Quand on les perturbe, quand on les chasse, ils le savent et ils s’enfuient. Et puis il y a de plus en plus de monde dans l’eau. On va le jour, on va la nuit. Même quand il fait mauvais temps, il y en a qui vont y aller. ”

 (1) : la pêche à la moustiquaire se pratique sur le bord, au plus de l’eau jusque la poitrine. Composé de plusieurs moustiquaires, le filet est trainé du large vers le bord.

 

Photo de IDA :

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De retour de pêche avec son filet, Ida a photographié la prise du jour – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaires de IDA : « Il y a du changement. Pourquoi je dis ça ? Parce que quand j’ai commencé la mer il y avait beaucoup plus de poissons que maintenant. Il y a de plus en plus de personnes qui pêchent et le matériel utilisé permet d’attraper plus de poissons, comme la moustiquaire. La moustiquaire c’est l’ennemi des petits poissons. Quand j’ai commencé la pêche, il n’y avait pas de moustiquaire et maintenant qu’il y a la moustiquaire je constate que le poisson diminue. Surtout les petits. Mais moi je n’arrive pas à faire ça. c’est dur. Lancer le filet puis tirer, tirer, tirer. C’est un dur boulot mais les gens qui font ça n’ont pas d’alternatives. »

 

 Photo de ZAFIMARO :

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Zafimaro a pris en photo un jeune homme près de sa case. Une photo souvenir. Zafimaro a très peu parlé de la pêche et pas du tout de la moustiquaire – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de ZAFIMARO : « La vie est de plus en plus difficile à cause de la rareté des choses. Tu cherches et tu ne trouves pas ce dont tu as besoin. Ce n’est pas comme avant, c’est vraiment difficile. »

« Ca se raréfie ce qu’il y a dans l’eau. Il y a 10 ans, quand je travaillais comme capitaine, je pouvais voir les pêcheurs en attraper beaucoup. Maintenant, c’est une question de chance. Tu vas dans l’eau et tu peux en avoir beaucoup, et dès fois quasiment rien, juste du met. »

 

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