Ceux que nous n’écoutons pas, “De l’importance du champ”, Manompana, Madagascar (07)

October 14th, 2013

A Manompana, il n’y a pas de vie sans riz. Littéralement. Cette céréale nourricière est dans les assiettes malgaches le matin, le midi et le soir. Un repas sans riz est un repas sans consistance. L’homme reste sur sa faim. Alors les pêcheurs cultivent aussi. Quand ils ne s’échinent pas sur une terre familiale, ils louent un morceau de colline, un champ, pratiquent le métayage avec un autre villageois. La récolte s’effectue une fois par an, en mai généralement. Les mois qui précèdent sont une période difficile. Depuis mars, la pluie et la mer mauvaise empêchent les hommes de plonger. Ils n’ont donc aucun poisson à vendre afin de pouvoir acheter l’élément de base des plats malgaches de la côte est : le riz rouge. Les légumes se font rare au village, un peu de tomates, un peu de brèdes. Quelques bananes et voilà tout. Le riz est donc l’objet de toutes les attentions. La récolte est attendue avec impatience. Les familles marchent des heures vers leurs champs pour y jeter un œil; les femmes tressent des sacs en roseau pour le transport du riz jusqu’à la maison où il sera stocké; les hommes calent leurs activités en fonction de cet événement et les enfants arrêteront l’école (pour ceux qui y vont) si leurs mains sont nécessaires au labeur. La vie du village n’est  alors plus tournée vers la mer mais vers l’intérieur des terres. Les pêcheurs se transforment en agriculteurs.

(Une introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” est à lire ICI)

 

Photo de DIESS :

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Diess a photographié le chemin qu’il prend pour se rendre aux champs -Manompana – Madagascar, 2013

 

Commentaires de DIESS : « Tout ça a été créé par Zahanary (Dieu), tout dépend de lui. Imagine que tu ne fais pas la pêche mais uniquement le riz, qu’est ce qui va arriver si le champs ne produit rien ? Et si tu ne fais que la mer mais que celle-ci ne donne rien, qu’est ce que tu vas faire ? C’est pour ça que je donne la même valeur à la mer et à la terre. »

« Voici le Tohanjaly, le remède à la difficulté de la vie. Pendant l ’été on gagne de l’argent avec la vente de poisson que l’on pêche. Tous les produits de la mer sortent. Mais en hiver, il ne se passe rien. Donc nous, il faut que l’on plante du riz pour pouvoir le récolter pendant l’hiver, ce qui va nous permettre de tenir jusqu’au prochain été. »

« La terre commence à perdre sa résine vitale parce que la population augmente. Avant, on avait une parcelle de terre et on en cultivait seulement une partie avant de la laisser en jachère l’année suivante pour cultiver l’autre partie. Maintenant on est tellement nombreux que l’on cultive la parcelle entière et que l’on recommence l’année suivante. On répète les cultures ce qui fait que la terre perd sa résine vitale. »

 

 Photo de NARASSON :

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Narasson a photographié son ami Diess pendant qu’il nettoie le champ de riz – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de NARASSON : « Voici la vie des paysans malgaches, voici la plantation. Heureusement qu’il y a ça parce que l’hiver, ça sauve la vie. Si il n’y a pas de riz, on meurt. L’été on travaille le riz et le manioc. Comme on plonge la nuit et le jour, on peut rémunérer des gens pour nous aider à faire le travail aux champs. C’est un peu notre récompense de la mer : on n’a pas à user toutes nos forces dans la terre. Et l’hiver, on récolte, on ramasse ce qu’on a planté. La priorité donc, c’est la plantation. Si tu ne le fais pas, tu n’auras rien à manger l’hiver. »

« J’ai une plantation sur la colline mais cette terre ne m’appartient pas, j’ai loué. Cette année, j’ai planté 150 Kapoka (1) de riz et je n’ai récolté que 20 paniers. L’année dernière j’ai pu payer les gens qui m’ont aidé à récolter, mais cette année a été mauvaise. J’ai du payer les gens pour faire le Miava (nettoyage du terrain pour la culture sur brûlis) et l’argent que j’avais mis de côté a été utilisé pour ça. Du coup, Je n’avais pas les moyens de payer ceux qui m’ont aidé à la récolte alors j’ai fait une sorte de troc avec le riz. »

(1) : le Kapoka est un gobelet utilisé comme unité de mesure pour les achat en brousse.

 

 Photo de SERA :

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Sera a pris en photo sa femme en train de préparer le manioc – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de SERA : « Voilà une femme cuisinière de brousse. Ce qu’elle prépare (manioc) fait partie de notre alimentation de base : en premier c’est le riz, en second le manioc. Cette photo, c’est la photo des femmes et elle prouve la difficulté de notre vie en brousse. »

« Au mois de mai, on récolte le riz. De mai à octobre on mange ce qu’a produit notre force (1). Si tu ne travailles pas en brousse, tes enfants n’auront rien à manger. C’est à partir d’octobre que j’achète du riz. Je peux l’acheter avec le poisson que je gagne parce que c’est aussi à ce moment là que je retourne en mer.  De octobre à mai, la vie est belle. Mais après, c’est difficile.»

(1): la récolte de Sera lui permet de nourrir sa femme et ses trois enfants pendant environ 6 mois, ensuite, il devra acheter du riz.

 

 Photo de IDA :

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Ida a pris en photo sa pêche du jour – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaire de IDA : « La première chose que je pense quand je vais en mer c’est vendre, parce que avec l’argent je pourrais acheter du riz. Tous ces poissons (ci-dessus) ont été vendus, j’en ai pas mangé un seul. »

« Je n’ai pas de rizière mais ça m’arrive de temps en temps de faire du riz. Mais le rendement ne me permet pas d’en avoir pour plus de trois à quatre mois. Cette année, je n’en ai pas fait. »

 

 Photo de Zafimaro :

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Zafimaro a pris en photo la rizière – Manompana, Madagascar, 2013.

 

Commentaires de Zafimaro : « Cette photo, c’est dans la brousse. C’est le riz qui est à une semaine de la récolte. J’ai récolté peu cette année mais ça m’a rapporté ce dont j’avais besoin. Je peux tenir un mois avec ce riz (avant d’en acheter). C’est la rizière de quelqu’un. Je fais du métayage. J’ai les deux tiers et le propriétaire un tiers. »

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