Ceux que nous n’écoutons pas, “Fiarahamonina, la survie de la communauté”, Manompana, Madagascar (08)

October 30th, 2013

Diess et Sera le constate, le Fiarahamonina est en danger. Ce concept définie la vie de la communauté, les liens entre les habitants, les règles de vie, l’entraide qui permettra à chacun de survivre. Un pêcheur partagera son poisson. Un travailleur sera payé en riz. Les habitants cultiveront le champ d’un homme malade. Une jeune apportera le Kitainy (bois de chauffe) à la grand-mère. Mais le pêcheur ne partage plus son poisson parce qu’il ne ramène plus les prises d’antan. Le travailleur réclame de l’argent à la place du riz. L’homme malade ne sera pas toujours aidé. Quant au jeune, il perd le respect des anciens. Le Sage Jacques Thiahody remarque : « beaucoup de jeunes nous disent que la manière des grandes personnes est périmée. Ils nous disent que nous n’avons pas été scolarisés, que le monde se développe et que notre culture est dépassée.  J’admets que nous n’avons pas beaucoup de connaissances. Le monde entier communique et la manière étrangère est déjà visible dans le village. Mais ce que les anciens ont pratiqué a vraiment un côté positif, surtout au niveau social et du respect. Prenons un exemple : avant, lorsque quelqu’un était malade, nous venions aider de quelque manière que ce soit. Tu donnes, tu aides, tu effectues le travail que le malade ne peut faire. Je trouve que ce point de vue à l’ancienne est bien. Aujourd’hui, combien de familles font encore ces choses là ? Les jeunes ont cette connaissance qui les rend arrogants. Ils prétendent savoir comment développer le village mais nous ne voyons pas vraiment leur action. Ils ne s’intéressent plus à leur propre culture et rien ne nous prouve que les enfants d’aujourd’hui connaîtront la culture malgache. »

Le voilà, sans aucun doute, le grand défi de Sera, Diess, Zafimaro, Ida et Narasson :  se développer tout en conservant le Fiarahamonina. Dans ce monde qui se veut un village globale et qui gomme les différences,  demeurer malgache, garder son identité et rester fidèle au proverbe qui relie chaque malgache, le Merina des hautes terres et l’Antodroy du grand sud, le Betsimisaraka de la côte est et le Vezo, pêcheur nomade de la côte ouest : « Ny fiahavanana no talohan’ny vola », « une relation humaine sera toujours plus importante que l’argent ».

(Une introduction à la série “Ceux que nous n’écoutons pas” est à lire ICI)

Photo de Sera :

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Sera a photographié la vie autour de sa case – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de Sera : « Le Fiarahamonina s’abîme, mais c’est nous qui l’abîmons. C’est l’égoïsme. Chacun pense qu’il a bien agit. On commence à se vanter que l’on a toujours raison. Le Fiarahamonina s’abîme, le poisson devient rare : ce que je pense de l’avenir c’est que nous allons nous haïr les uns les autres parce qu’il n’y en aura plus un pour tolérer l’autre. »

« Je suis en mer avec un gars et je lui dis : hey, regarde, il y a des gros ici. Le gars plonge, et tire. Ensuite il va aller vendre son poisson et ne me donnera même pas 100 Ar. Moi je ne fais pas ça. Si quelqu’un me prévient qu’il y a du poisson, je partagerai avec lui. Je suis allé plonger avec Zafimaro et mon capitaine, Lesa. J’ai eu 4 Dingadingana (concombre de mer) qui valaient 150000 fmg pièce. Comme zafimaro n’a rien eu ce jour là, je lui ai donné 50000 fmg. Le lendemain Zafimaro a été plongé et à son tour il a eu 3 Dingadingana, les mêmes, au même prix. Il ne m’a pas donné un franc. J’ai vu ça, je n’ai rien dit. Mais la fois d’après, pour répondre à ce qu’il m’a fait, je n’ai rien donné. Du coup, ça va sans doute continuer comme ça. C’est pour ça que le Fiarahamonina commence à disparaître. »

 

Photo de Narasson : 

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Un ami de Narasson lui a emprunté sa caméra pour photographier cet échange de poisson. On aperçoit Narasson, derrière, assis sur le bord de sa maison – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaire de Narasson : « Je n’ai jamais échangé le poisson que je pêche. J’ai plutôt besoin de l’argent pour acheter des marmites, des ustensiles. J’ai énormément besoin d’argent pour acheter beaucoup de choses. Donc je n’échange pas, je vends. »

 

Photo de Diess : 

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Diess a demandé à sa femme de le photographier avec son ami Narasson alors qu’ils s’apprêtent à partir à la pêche – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaires de Diess : « Pendant la récolte tu viens travailler chez moi et je te donne un panier de riz. Même chose lorsque je viendrai travailler chez toi. Si j’ai dépensé une journée chez toi, tu viendras dépenser une journée chez moi. Ca, c’est le Fiarahamonina d’avant. Actuellement c’est plus l’argent que le Fiarahamonina. Les anciens meurent petit à petit et les enfants oublient la bonne manière de vivre et ne pense qu’à eux. On ne pense plus à la vie en communauté. Pourquoi les jeunes se rejettent un petit peu ? Avant, quand tu plantais le riz, le manioc, l’igname, la récolte était tellement abondante que tu ne pouvais pas tout récolter. C’est le sanglier qui venait manger le reste. Maintenant, ce sont les hommes qui viennent parce que la terre ne produit plus beaucoup (1). Comme tu n’as pas beaucoup de riz, tu demandes à personne de venir récolter et tu ne partages pas non plus avec tes amis. C’est comme ça que l’on casse le Fiarahamonina. Si tu gagnes peu de poisson, tu ne partagera peut être pas. Un autre pêcheur fera de même. Et puis un jour, tu gagneras beaucoup et tu ne partageras pas non plus. Petit à petit, on est en train de perdre le lien communautaire.  Tout a changé. Tout se raréfie. Et puis la mentalité aujourd’hui c’est « pourquoi me préoccuper de tout ça, tout le monde prend du poisson, pourquoi je ne prendrais pas ? »

« Tout ce qui est sur terre et dans l’eau, c’est Zahanary (Dieu) qui l’a créé.  Mais le prix des choses augmente. Avant, un poisson grand comme ça (il montre son avant bras), coutait 500 fmg alors qu’aujourd’hui tu ne peux pas l’avoir pour moins de 10 000fmg. C’est pareil pour le riz. Avant tu achetais une Kapoka de riz 150fmg et maintenant c’est 2000fmg. »

(1): Diess fait référence aux vols de plus en plus fréquent dans les rizières.

 

Photo de Ida :

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Ida a pris en photo sa femme et ses deux enfants – Manompana, Madagascar, 2013.

Commentaires de Ida : « La première chose que je pense, c’est vendre mon poisson parce que c’est avec ça que j’achète mon riz. Quand je vais en mer, mon premier objectif est d’abord de vendre. »

 

Photo de Zafimaro : 

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Zafimaro a photographié les hommes qui ramassent le manioc.

Commentaire de Zafimaro : « C’est souvent les aliments de base que tu peux troquer. Le riz, le manioc, la patate douce. Quelque fois j’échange du poisson contre du manioc quand je n’ai pas pu aller aux champs. Mais ce n’est pas avec tout le monde. Si ils l’avaient voulu, j’aurais pu payer les gens qui ont travaillé sur mon champ avec du poisson, mais la plupart veulent de l’argent. »

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