Baleines à bosses – Madagascar – CetaMada – Reportage 01 – 2014

December 29th, 2014

Le sac laryngé.

« Comment un OVNI de trente tonnes s’éjecte hors de l’eau ? » Olivier Adam, Professeur à l’Université de Paris Sud Orsay, possède un langage imagé. Traduction : comment la baleine à bosses qui pèse jusqu’à 36 tonnes peut-elle éjecter son corps entièrement hors de l’eau dans un saut spectaculaire ? Ce mammifère marin est en effet connu pour ces performances acrobatiques. Les touristes parcourent des milliers de kilomètres pour y assister. Les scientifiques, eux, essayent de comprendre. Le pourquoi de ces sauts a déjà retenu l’attention. Olivier Adam énumère les hypothèses. Enlever les parasites ? « Personnellement je n’y crois pas ». Attirer les femelles ? « Bof ». Communiquer ? En tant que spécialiste acoustique, le Professeur ne balaye pas cette option : des sons pourraient se propager en surface lorsque l’animal retombe dans une gerbe d’écume. Se repérer ? Il sourit : « En Guadeloupe, devant St François, il y a une grand croix blanche et donc les baleines sautent devant la croix pour se repérer… ». Rire : le public* se délecte, voilà un chercheur qui s’adresse à eux. Trop de scientifiques parlent et publient des rapports uniquement compréhensibles par leurs collègues.

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Une question est pourtant rarement posée : le comment de ces sauts ? La puissance musculaire de la bête est évidemment une partie de la réponse. Mais quelques coups de nageoires caudales seraient-ils suffisant ? Surtout qu’il n’est pas rare de voir l’animal enchainer les « breach » (saut, dans le jargon des initiés). La dépense d’énergie nécessaire serait telle que l’animal a forcément un « truc » afin de propulser sa masse à quelques mètres au dessus de la surface plusieurs fois d’affiler.

Olivier Adam a donc une théorie. Pour la comprendre, il faut retrouver le film « Océan » de Jacques Perrin dans sa vidéothèque et avancer jusqu’à une scène étonnante (19’52’’). Ce passage a été tourné à l’île Sainte Marie avec l’aide de l’équipe de CetaMada. L’image a été tournée sans doute vers les 30 mètres de fonds. Elle montre le grand bleu et un banc de sable sur le fond. La baleine arrive par la droite, elle « plane » et s’approche du fond. Elle vient si proche que si elle reste sans réaction elle deviendrait « la première baleine à bosse à se vautrer devant une caméra » (rire du public). Pourtant, contre toute attente, le mammifère s’immobilise… et remonte. L’instant est si gracieux que personne s’interroge sur le comment.  « C’est un concours de circonstances incroyable. La baleine arrive tellement près du sol, elle ne peut pas laisser son ventre libre alors elle se contracte et elle souffle en quelques secondes dans le sac laryngé. On peut le voir. Et le caméraman est là pour filmer ! », s’enthousiasme Olivier Adam.

Le sac laryngé ! Cette enveloppe fait partie du système respiratoire de la baleine à bosses. Elle peut recevoir l’air des poumons ou en envoyer. Ce va et vient permettrait à la baleine de prolonger son apnée. Mais aussi, selon Olivier Adam, de remonter lorsqu’elle plane trop prêt du fond sableux… Comment ? Le phénomène est bien connu des plongeurs sous-marins en bouteille. Ajoutez de l’air dans votre gilet stabilisateur et vous remontez, votre flottabilité devient positive. Prenez une profonde inspiration, ce qui revient à ajouter de l’air dans les poumons, et vous remontez également. Olivier Adam pense qu’à cet instant du film de Jacques Perrin, c’est exactement ce que la baleine a fait. Elle a envoyé de l’air des poumons dans le sac laryngé et levé le museau pour anticiper la remontée. Pas besoin d’utiliser ses longues nageoires pectorales ni sa caudale, elle se met en flottabilité positive. Ce système pourrait être d’une aide précieuse lorsqu’elle donne ses premiers coups de caudales à 20 mètres de fond avec la ferme intention d’un saut spectaculaire. Le sac laryngé donnerait une impulsion et ferait office, en quelque sorte, de rampe de lancement jusqu’à la sortie à l’air libre.

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Voilà où on en est. Olivier Adam a encore beaucoup de recherche à effectuer pour valider sa théorie. Des hommes et des femmes vont tenter d’élucider la question. Ils vont y consacrer du temps et de l’énergie. Juste pour comprendre comment une baleine saute hors de l’eau. Il faut un enthousiasme sain pour consacrer sa vie à des choses si simples.

* La conférence de Olivier Adam a eu lieu à Sainte-Marie, Madagascar, au mois d’août 2014. Elle a été organisée par CetaMada, organisation pour la conservation des mammifères marins, avec laquelle le Professeur a mis au point le projet Baobab (pour en savoir plus, le journal du CNRShttps://lejournal.cnrs.fr/articles/dans-le-sillage-des-baleines-a-bosse)

Reportage suivant : un monde d’hypothèses.

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