Le Tsaboraha – Côte Est Madagascar – Cérémonie traditionnelle – 1

May 2nd, 2016

Voilà le Tsaboraha! une coutume malgache pratiquée sur la côte est de cette île plus grande que la France. Cette cérémonie honore les morts et le sage désigné assure la relation entre les ancêtres célébrés et les vivants. Pour les malgaches du village de Vatobe, ce n’est pas une tradition d’un autre âge, c’est une réalité  : les esprits vivent parmi les hommes.  Jacques Thiahody, l’un des cinq sages de Manompana, un village situé le long de la côte est, explique : ” chez les chrétiens, on enterre et c’est terminé. Quand le corps meurt, l’esprit meurt. Les malgaches considèrent toujours l’esprit de la personne vivante même si son corps est mort. L’esprit se ballade, il est là. Quand un membre de la famille tombe malade, on dit parfois que c’est le grand père décédé qui envoie un message. C’est l’esprit, c’est une force invisible.”

Les images ont été prises à Vatobe, village de la côte est de Madagascar, pendant les 48 heures qu’ont duré le Tsaboraha. Ces jours là, le sage Félix Zanahidy, né sans doute en 1946 et père de six enfants, a assuré le lien avec l’esprit de Zamany Tombo, nom de l’homme mort physiquement bien des années auparavant.

 

Tsaboraha, cérémonie traditionelle, dans le village de Vatobe, sur la côte est de Madagascar - oct 2012

Le Fisokona est le poteau en bois sur lequel sera planté le crâne du zébu sacrifié. Les hommes le taillent le plus droit possible à l’aide de leur Bourziny (la machette malgache). C’est le premier Fomba de la journée (Fomba : rite, tradition).

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Kabary est le discours, la palabre. Il est l’une des clés vers le monde des esprits et démontre aussi le doux savoir vivre entre les habitants. C’est un véritable art à Madagascar et les paroles sont souvent d’une beauté stupéfiante. Ils utilisent des proverbes, des jeux de mots, des images, des références au règne animal. Notre langue fonctionnelle est bien souvent maladroite à traduire ces envolées.

Voilà ce qui s’est dit alors que le travail sur le Fisokona se terminait :

Le sage Jacques : “Je vous remercie de nous aider. Voici de quoi boire afin de vous supplier de nous aider encore. Ne nous laissez pas tomber pour cette cérémonie que nous organisons.”

Réponse d’un homme : “depuis ce matin, nous étions là et il s’est passé quelque chose de bien et quelque chose de mal. Votre présence confirme que le mal est passé et que ce travail va s’accomplir jusqu’à la fin. Nous venons de finir le Fomba sur le Fisokona alors il est temps de sortir. Nous savons que ce que vous nous servez est pour patienter avant le repas. Un ancien disait : “celui qui a l’âge léger est une femme. Si je la vois quand je dors c’est que c’est déjà arrivé.” Cette boisson nous est offerte, alors buvons.”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Les femmes accompagnent les hommes pour boire le Betsabetsa, du jus de canne aromatisé avec des décoctions de certaines écorces ou des fruits sauvages. Peu fermenté, cet alcool n’excède pas 4 ou 5 degré. Lors d’un Tsaboraha la consommation peut être gargantuesque (250 litres auraient été bus lors de celui-ci). On commence à boire dès le matin jusqu’au bout de la nuit. Sur cette image, les femmes du village le boivent dans un verre mais lorsque les invités seront réunis sur la clairière où la cérémonie a lieu, tous boiront dans des feuilles de palmiers pliées en forme de vase.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

La clairière. Au milieu, deux poteaux (deux Fisokona) avec des crânes de zébus posés à leurs sommets sont les traces d’anciens Tsaboraha. Cet espace est sacré et personne, aucun gamin, n’oserait venir enlever les crânes. Un Kabary a du être prononcé afin de pouvoir réaliser ce reportage. Avec les conseils d’un traducteur, Kiko Ranaivo, j’ai expliqué à la famille et aux sages mes intentions et montrer le respect que je porte à ces traditions. Ils ont ensuite palabrer avant d’accepter les photographies. Voici ce que le sage a dit à la population lors du Tsaboraha : “Je m’excuse et je vous demande de me pardonner parce qu’il y a là un Vazaha (l’étranger). Il est là, il prend des photos et vous vous demandez peut-être ce qu’il fait là, celui là, avec son appareil. Alors je dépose ici 5 litres de Betsabetsa pour vous honorer et pour que vous acceptiez que cet enfant se tienne debout devant le Fisokona. Ces 5 litres de Betsabetsa seront pour racheter ce qui pourrait être reproché. Il n’est pas venu pour voler du sang ou du foie. Il est venu, cet enfant, parce qu’il veut garder l’histoire de nos ancêtres…”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

La cabane longue. Cette cabane est construite afin de protéger les invités du soleil. Tout le monde y participe. Le garçon sur la photo travaille avec un Bourziny (la machette) qui mesure la moitié de sa taille. Dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent à manier cet outil de brousse indispensable. Très aiguisé, la manipulation peut s’avérer risquée et chacun y va de sa cicatrice.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

La cabane longue. A l’aide de feuilles de palmier et de fines lianes coupées en deux dans leur longueur et humidifiées pour la souplesse, les hommes assurent un toit, donc de l’ombre.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Zébu est amené dans la clairière et sera détaché afin que les hommes puissent le défier. Prudents, les enfants grimpent dans les arbres.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Les femmes chantent : “hey les hommes, hey les hommes/ceux qui n’osent pas ne sont pas des hommes/Un zébu noir pour demander le Joro/une corde non enroulée ne nous fait pas trembler/Hey les hommes, hey les hommes/Venez les hommes, ceux qui savent lutter…”

Joro : le sacrifice du Zébu.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Zébu est lâché. L’objectif est de le coucher au sol. Pendant une vingtaine de minutes, quelques braves s’essayent à la manoeuvre, seul contre l’animal. Un homme, que le Betsabetsa a rendu un peu plus courageux, s’avance vers la bête. Il fait quelques pas et reçoit un coup de bâton sur le dos donnée par sa femme. Elle le prévient sans ménagement : “tu ferais mieux de t’abstenir si tu veux garder tes couilles”. Et elle redonne un coup de bâton sur le crâne de son homme qui bat en retraite. Eclat de rire tonitruant dans la clairière!

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Zébu est maitrisé. Les hommes s’y mettront à plusieurs pour coucher l’animal apeuré. Il sera attaché dans la clairière où il pourra brouter tranquillement. Le sacrifice aura lieu le lendemain.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le sage Félix Zanahidy prononce son premier discours, son premier Kabary, afin de faire entrer le zébu dans le Tobi (lieu de cérémonie). La famille qui organise la cérémonie est derrière lui, les invités sont à l’ombre de la cabane longue.

Extrait : (le silence est demandé) “l’origine de ce silence, il n’y a pas de gris-gris à faire, il n’y a pas de Kabary à ajuster. Nous vous remercions énormément. Vous allez vers le sud, vous aurez de l’argent. Vous allez vers le nord, vous trouverez le bien. Donnez vie à un garçon et qu’il se porte bien. Aujourd’hui vous avez laissé tomber vos activités quotidiennes. En ce moment, on cueille le girofle et le riz semé commence à voir le jour. Vous avez aussi laissé tomber la feuille de girofle que vous distillez. Vous êtes venue parce que nous vous l’avons demandé. Nous vous en remercions. Vous n’avez pas fait le corbeau à ailes blanches ou le Papango (le corbeau et le Papango, une espèce de rapace, sont des oiseaux de mauvaises augures. Ils attrapent et s’envolent, comme un invité qui ne viendrait que pour boire et manger). L’invitation disait “venez” et vous êtes venus…”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

La réponse au Kabary est un exercice difficile. L’homme chargé de cette tâche doit reprendre les faits énoncés dans le premier discours et ajouter ses propres digressions. Un discours pouvant durer de longues minutes, une mémoire phénoménale est nécessaire.

Extrait : “une parole donnée doit être honorée, c’est de l’honneur, la parole qui n’est pas honoré, ça fait baisser la tête. Je m’excuse, il est là celui qui arrive à porter, il est présent celui qui arrive à supporter (jeux de mots difficilement traduisible). Pour porter la parole et mener le discours, les anciens ne l’ont pas fait, ils me l’ont donné à moi, le jeune parmi eux. Je prend la parole comme une pierre lancée en pleine poitrine que je n’arrive plus à esquiver. Je m’excuse en léchant votre pied. Je vous remercie énormément. Allez vers le sud, vous aurez de l’argent. Allez vers le nord, vous aurez le bien et celui qui reste là où il est né ne sera pas ruiné. Envié par les gens et non pas les envier. Trébuche dans ton village natal, les ongles ne sont pas arrachés mais l’argent est sorti. Chacun, du sud ou du nord, de l’est ou de l’ouest, homme ou femme, est sorti pour faire la cérémonie de l’oncle Tombo qui a été tiré par le mauvais sorcier et demandé par le Dieu Zahanary…”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Betsabetsa peut maintenant couler, servi dans les feuilles de palmier pliées en vase.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tôt le matin, les femmes et les enfants sont partis en forêt afin de préparer des rouleaux de feuilles de palmier qui serviront de récipients pour le Betsabetsa.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le feu sera entretenu toute la nuit par un groupe de villageois pendant que le reste de la population dort. La journée importante du Tsaboraha, c’est demain, avec le sacrifice du zébu.

Semaine prochaine, le deuxième jour du Tsaboraha. Une vidéo sera aussi bientôt mise en ligne.

Note : J’ai travaillé avec Kiko Ranaivo, un natif de la côte est , qui s’intéresse à la tradition et aux interprétations du Kabary. Notre traduction pourra sans doute être critiquée mais nous avons essayé au mieux de traduire l’esprit de cette cérémonie et tenté au mieux, avec les mots français, de restituer un monde fait d’images et de proverbes dont la compréhension peut parfois prendre une vie. A noter que ces hommes qui font preuve d’une profonde spiritualité et d’une grande connaissance de leur langue et proverbes n’ont parfois jamais mis un pied à l’école. 

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