Le Tsaboraha – Côte Est Madagascar – Cérémonie traditionnelle – 2

May 9th, 2016

Voilà le Tsaboraha! Deuxième jour…

Le Tsaboraha est une dette morale des vivants envers le défunt. Après cette cérémonie, ce qui appartenait au mort (rizières, girofliers, etc) sera partagé parmi la famille. Il ne restera plus à Zamany Tombo, l’ancêtre honoré, que le zébu qui va lui être offert aujourd’hui : sa part pour l’éternité.

Mais pour l’instant, en cette heure matinale, le village de Vatobe se réveille sans précipitation. Le coq chante dans le vide. Le temps n’a guère d’influence sur la vie des malgaches de la brousse. Le Tsaboraha ne commencera pas à 8h ou 10h, il commencera quand tout le monde sera revenu sur la clairière située derrière le village.

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Sans les femmes, un tsaboraha ne serait pas si joyeux. Elles dansent, boivent, chantent, rient. Elles viennent toutes avec le Lambahona, cette étoffe utilisée dans la vie de tous les jours et qu’elles se doivent de porter pour les cérémonies. Elles le nouent au dessus des hanches ou sous les aisselles.  Les vieilles le portent par habitude, les jeunes pour dissimuler leur pantalon taille basse. Bras dessus bras dessous, elles entonnent alors les chants traditionnels qu’elles vont modifier. En effet, la population, le Fokonolona, aime les paraboles, les proverbes. Ils transmettent des idées, des impressions qui seront reprises par la suite dans les chants.

Extrait : “appeler un prince par son nom ça fait grandir/ Tombo est monté par ici, il n’est pas vahiny (étranger) mais c’est un Zanatany (fils de la terre)/ Voila comment je suis, il y a quelque chose à faire/Femme qui? femme clé/Demande de se faire aider/ Ici ou pas ici/Appeler un prince par son nom ça fait grandir/Il est né et a grandi, ce n’est pas un vahiny/Une femme occupée par un petit bébé/C’est comme ça il y a quelque chose à faire/Madame clé nous demande de l’aider/A côté ou pas à côté…”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

L’offrande du zébu à l’esprit du défunt est effectuée par le sage Felix Zanahidy, avec beaucoup d’émotion : c’est son grand père qui est honoré aujourd’hui. La traduction de ce Kabary est un véritable casse tête. C’est un enchevêtrement de proverbes, images, énumération de tous les cimetières des familles présentes, de termes et expressions parfois peu connus.

Quelques mots malgaches, peut-être, à connaitre : Tsiny : un esprit bienfaiteur, l’un des esprits suprêmes de Madagascar.  Razana : les ancêtres (utilisé aussi pour évoquer l’esprit des ancêtres).

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Les proches de Zamany Tombo tiennent les poils du zébu alors que le Joro, le sacrifice du zébu,  commence.

Extraits : “On lui donne son du aujourd’hui, par la main, par le pied (de bon coeur). Que le zébu dorme très bien. (Il s’adresse maintenant à l’esprit de Zamany Tombo). C’est toi qui m’a adopté (légué la responsabilité, le successeur) et c’est moi qui fait le Joro de ton zébu aujourd’hui. Emmenez par le petit fils, emmenez par les enfants, on va lui donner son du. Vous avez entendu le Tsiny, vous avez entendu le Razana ici présent, tient grand père Zamany Tombo, ton zébu.” (il pleure).

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Extrait“vous qui êtes venus aujourd’hui, on ne vous moque pas avec un poisson perroquet. Actuellement, je ne rigole pas du poisson perroquet parce que même avec un poisson demoiselle je suis déjà satisfait. Notre grand-père en rigolait car à son époque il y avait encore énormément de poisson…” Le poisson perroquet n’a pas beaucoup de goût et à l’époque où l’océan était riche en faune, manger un poisson perroquet signifiait que la pêche avait vraiment du être mauvaise. C’est devenu une blague sur la côte est.

“Je ne veux pas rire de vous. Au contraire, je vous remercie encore. Je me lève ici, ce n’est pas pour dire que mes plantes de pieds sont des planchers, que ma poitrine est de fer et que j’écrase la terre pour faire un étang. Ce n’est pas ça. Tout est comme une tranche de viande : chacun sa part. Si je me lève aujourd’hui, c’est parce que succéder n’est pas difficile (ironique : la tâche est lourde). Mon grand-père m’a légué son pouvoir. il était malade et il a dit : “mon petit fils, le pouvoir n’est pas pour te tuer mais je te donne ma bénédiction”.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Pendant le Joro, les femmes chantent doucement : “le zébu dort, dort le zébu”. Si le zébu bouge de trop pendant le Joro cela signifie que le sage ne donne pas le Kabary de bon coeur ou que l’esprit de l’ancêtre ne reçoit pas le Kabary de bon coeur. Si le zébu défèque pendant le Joro, c’est la honte pour la famille.

Fin du Kabary : “la mer est à l’est, la forêt est à l’ouest, on baisse la tête pour regarder la terre, on lève la tête pour regarder le ciel. Venez ici voir la couleur du zébu. C’est ma bouche qui parle mais c’est Zahanary (Dieu) qui bénit.”

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le sacrifice du zébu. Bien maintenu au sol, la gorge de l’animal est alors tranchée par une vieille femme de la famille du défunt. Le sang sera récupéré et la bête ensuite achevée.

Les femmes repartent alors de plus belle dans les danses et chants…

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Il fait plus de 30 degré, le Betsabetsa est servi sans discontinuer. Le Tsaboraha, et c’est aussi l’objectif, tourne à la fête exubérante : les liens de la communauté seront renforcés.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Pendant ce temps, on s’affaire à la cuisine et alors que les femmes s’amusent, ce sont les hommes qui assurent le repas et le Kitainy (le bois de chauffe). Un bouillon est préparé avec l’inévitable Vary Gasy (le riz malgache).

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le zébu est découpé sur place. Sa viande sera distribuée aux convives en fonction de l’argent qu’ils ont donné. Ils ne la mangent pas, ils le feront chez eux, plus tard. Sur la photo ci-dessus, l’homme prépare les parts.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

La fin du Tsaboraha approche. Les danses et les chants se sont tus. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, on s’assoit au sol afin de recevoir le bouillon, servi dans du bambou, et le riz, enveloppé dans des feuilles de palmiers.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Une table faite de tiges de bois est montée. Avec une cuillère géante utilisée uniquement en cette occasion, du riz et certaines parties du zébu sont déposés sur une feuille de palmier. C’est l’offrande au défunt, Zamany Tombo.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Sur cette photo, remarquez la tige de bois sculptée en escalier qui joint le sol avec les mets déposés pour l’esprit de Tombo : cette “échelle” permet à l’ancêtre d’accéder à son repas.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Le Fisokona, le poteau qui va tenir la tête de zébu, est amené. Des hommes le portent sur l’épaule tandis qu’un autre tient le crâne du zébu. Les femmes suivent en chantant et claquant les mains. C’est une ronde, un moment particulier, même si les mouvements sont désordonnés : ce crâne représente la personne décédée. Elle est morte et a été ressuscitée lors de la cérémonie.

 

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Tsaboraha-Vatobe village-Madagascar

Un Tsaboraha n’est pas seulement d’honorer les morts, la famille qui organise peut aussi lui donner un thème.  Pour celui-ci, c’était la réciprocité, la vie en communauté, l’entraide. “Aujourd’hui, c’est pour les autres, demain ça sera le nôtre” ont chanté les femmes.

Semaine prochaine, vidéo sur le Tsaboraha.

Note : merci à Kiko Ranaivo, natif du village de Manompana, sur la côte est, dont le travail a rendu possible ce reportage. Merci aussi à une inconnue silencieuse, une femme présente au Tsaboraha, qui s’est occupée de moi pendant deux jours sans prononcer un mot. Elle a préparé, coupé, porté, dansé, chanté, profité de chaque instant de la cérémonie mais semblait deviner lorsque j’avais faim ou soif. Elle apparaissait alors pour déposer de quoi me rassasier et disparaître aussi vite. Lorsque j’ai évoqué sa présence à Kiko bien des jours plus tard, il a dit :“oui, je l’ai vu. Elle vient de Manompana et comme tu viens aussi du village, en quelque sorte, elle s’est sentie responsable. Et laisser une femme de Vatobe (le village où a eu lieu le Tsaboraha) s’occuper de toi aurait été un déshonneur.”

 

Comments are closed.